|
En
ce passionnant dix-huitième siècle dont Saint-Just a dit qu’il devait
être mis au Panthéon, comment ne pas se laisser guider d’abord par la
géniale irruption des Lumières ? Rappelons cette brève anecdote :
au cours d’une soirée, la maîtresse de maison présente fièrement ses
invités et, parmi ceux-ci, Voltaire. Prenant alors un air narquois, le
chevalier de Rohan-Chabot fait l’innocent, si l’on veut l’imbécile,
et déclare : Ah ! c’est cela, voyons, attendez, j’y suis :monsieur
Arouet, n’est-ce pas. Et vous vous faites maintenant appeler Voltaire…
Oui, je commence mon nom et vous finissez le vôtre.
La
grande Révolution qui allait venir est déjà inscrite en cette réplique-là
qui fit le tour des salons parisiens, des cafés à la mode, des
librairies, des boutiques de barbiers avant de valoir à son auteur une
« bastonnade » dont furent chargés les laquais du
chevalier. Certes, pour ce pauvre Voltaire, ce ne dut pas être drôle,
mais qu’est-ce qui est resté en fin de compte : les coups de bâton
ou la cinglante réponse qui condamnait un certain monde en quelques mots ?
Le souvenir du chevalier
ou ce nom de Voltaire qui commençait en effet d’autant mieux
qu’il est toujours connu du monde entier ? Voilà qui nous incite
à remonter allègrement le temps pour y cueillir une autre anecdote,
fictive celle-là. Dans Notre-Dame de Paris, tandis que l’on
apprend à Louis XI qu’une rébellion populaire secoue divers quartiers,
le maître savetier Jacques Coppenole se veut, à sa manière, rassurant :
Sire, dit-il, l’heure du peuple n’est pas encore venue. Vaguement
sceptique, toujours inquiet, le roi demande : Mais quand
saura-t-on qu’elle est venue ? – Vous l’entendrez sonner,
lui répond ironiquement Jacques Coppenole.
|

|
|
Il
fallut attendre trois siècles pour cela, mais alors, le bruit fut si fort
qu’il passa sur l’histoire comme une tempête, fit sauter des
couronnes, et par la même occasion les têtes avec, brisa les chaînes
d’un très long esclavage social, d’une féroce exploitation
d’hommes, de femmes et d’enfants en très grand nombre, souffla
d’une oreille à l’autre les chants de la liberté, puis ceux de la République
et la belle déclaration de Robespierre : Je suis du peuple, je
n’ai jamais été que cela, je ne veux être que cela. Je méprise
quiconque a la prétention d’être quelque chose de plus.
Partageons
avec l’Incorruptible, à la veille du 14 juillet 2009, ce salutaire mépris
qui redevient de jour en jour si pressant. Ainsi, il y aura deux cent
vingt années exactement, la puissance insurrectionnelle de toute une
nation allait créer précisément cela : la Nation, avec une
majuscule. Il y avait eu en 1788,
après la fameuse Journée des tuiles à Grenoble et les Etats généraux
du Dauphiné à Vizille, bien des prises de position audacieuses, des émeutes
sporadiques aussi qui auraient pu alerter les tyrans, mais le vrai signal
fut sans doute donné le 27 avril 1789 lorsque dans le
faubourg Saint-Antoine, une imposante population
d’ouvriers et de petits artisans se souleva contre ceux qui
l’exploitait avec une incroyable dureté. Entraînés par Jean-Baptiste
Réveillon, l’industriel-artiste décorateur de la première montgolfière,
les patrons voulaient diminuer à nouveau les salaires, déjà si maigres,
et embaucher un plus grand nombre d’enfants. Cette fois ce fut
l’explosion, elle dura toute la nuit, des fabriques furent incendiées,
tandis qu’une répression impitoyable faisait procéder à des
pendaisons sur place.
Elle
venait donc de sonner, cette heure du peuple, et elle continua longtemps
son tintement énergique. Le 13 juillet, des groupes très déterminés
qui en deux mois avaient eu le temps – et l’intelligence – de
s’organiser, se précipitèrent vers les octrois et y mirent le feu. Ce
dut être assez impressionnant, ce long cordon de flammes ceinturant
Paris. Le lendemain, c’était la ruée vers la Bastille, un autre monde
naissait.
Il
y a déjà dix ans, l’on fêtait le bicentenaire de la Révolution. Mais
de quelle manière ? Qui donc, à l’exception évidemment des
personnes concernées, s’est reconnu dans cette commémoration trop
officielle, amidonnée, mondanisée, avec une Mme Thatcher pressée de
filer à l’anglaise et différentes personnalités engoncées dans leur
ennui diplomatique ? Quelle dérision ! Pourtant, un intéressant
projet avait été
présenté aux responsables : que soient organisées
librement,
dans l’espace parisien, des reconstitutions diverses invitant
toute la population à revivre elle-même ces moments exceptionnels qui
furent sa force, et demeurent son bien. C’était une bonne idée :
en somme, le peuple redevenait populaire, mais le projet ne fut pas
retenu.
Non,
décidément, ce qui compte, ce sont les défilés marche au pas, comme si
un 14 juillet militarisé rendait compte du vrai, ce sont les réceptions,
les sorties publiques de notables préparées au mieux , c’est-à-dire
avec, pour les applaudissements, le peuple cerné de képis et maintenu
derrière des barrières, lui qui les renversa.
Peuples,
ressaisissez vos droits, s’écriait le poète Sylvain Maréchal,
compagnon de Gracchus Babeuf . Hélas, il n’a pas toujours refusé
l’anesthésie de médecins douteux, ce peule-là. Hier, il a brisé héroïquement
la monarchie de droit divin. Aujourd’hui, il subit
cette monocratie arrogante et brutale qui n’a pas fini de faire
des ravages, parce qu’elle est la forme exacerbée du pouvoir de classe
dominante. Que prépare au juste cette classe-là en fourbissant une idéologie
adaptée à son rôle prédateur ? Paul Nizan écrivait dans Les
chiens de garde : Il (le peuple) crut ce que la bourgeoisie désirait
justement lui faire croire : que le pouvoir temporel de la
bourgeoisie était véritablement garanti, mérité en esprit par la
valeur spirituelle de ses penseurs. Que les plus dignes de commander,
commandaient. Que ce commandement était légitimé par la possession de
valeurs qui lui étaient interdites à cause de l’infériorité de sa
nature.
Puis,
Nizan, dans la ligne d’une démarche qui lui fut familière,
dénonce les dangers d’une construction trop savante qui, même
quand elle se veut critique, contribue à consolider le commandement en
question avec ses moralistes guindés, ses philosophes hors du monde, ses
experts aux vues courtes, bref, s’énerve-t-il, tous ceux qui disposent
pour cela d’un confort et d’un nombre suffisant d’heures
disponibles. Aussi termine-t-il ce passage par l’imparable définition
que voici : Il faut beaucoup de loisirs pour se poser des problèmes
moraux et vouloir les justifier rationnellement. L’homme qui travaille
ne moralise pas : il fait une morale.
Cette
morale dont Nizan parle si bien ici est indissociable d’une finalité
politique : il reste à souhaiter que de là naisse un 14 juillet de
vingt et unième siècle.
Roger
Bordier
|