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1er mai : de l’unité à l’unité

Le Ier mai 2009 sera donc unitaire. Enfin. Mais comment le sera-t-il ? En continuant d’observer certaines réserves qui, pour lointainement aimables qu’elles soient, n’en contraignent pas moins à un rôle secondaire ceux qui ont exactement les mêmes droits que les responsables syndicaux à défiler en tête, autrement dit en occupant également cette place qui ne serait point imméritée, et sans qu’il s’agisse naturellement ici de protocole. En effet, la décision bureaucratique qui maintient poliment à l’écart les partis de gauche, réformistes ou révolutionnaires, si elle se veut tactiquement utile, n’apparaît pas moralement justifiée, bien au contraire. Certes, l’argument est connu : éviter tout risque de récupération politique. Mais qui récupérerait qui, quand il s’agit d’un bien commun que ne doivent modifier ni la médiocre préséance ni la trop prudente diplomatie. Les puristes invoqueront la fameuse Chartes d’Amiens initiée en 1906 par le méfiant secrétaire général de la jeune CGT, Griffuelhes, et qui mettait de façon abrupte, exagérée, l’accent sur l’indépendance absolue du syndicalisme. C’était déjà isoler une formation qui, née seulement en 1895, ne manquait certes pas de courage, mais avait grand besoin aussi de celui des autres. Entendons-nous bien : s’il est indiscutable que le Ier mai revendicatif a une origine typiquement prolétarienne, il l’est tout autant que ce sont d’abord les organisations politiques qui, sur le plan mondial, le prirent en charge délibérément et, sur un événement survenu aux Etats-Unis, édifièrent une force durable de l’action populaire, chaque année renaissante comme sur le buisson la blanche aubépine qui annonce les beaux jours et que le monde ouvrier allait, en France, hors de France aussi, chérir dans l’émotion. 

Le Ier mai 1886, cinq mille grèves éclatent aux Etats-Unis, toutes ayant pour mot d’ordre : Pas plus de huit heures de travail par jour. Devant une formidable colère, le gouvernement prend peur, et d’autant plus que, le 3 mai, 15.OOO chômeurs se rassemblent à Chicago, devant les usines Mc Cormick. Cette fois, c’en est trop : la police intervient et tire, aidée par la milice privée du patronat qui attaque revolver au poing. On dénombrera six morts par balles et à peu près autant par pendaisons, à l’issue d’un rapide procès. C’est la seule réponse à la prétendue question sociale, déclarera un honorable sénateur.

Voire. Cette prétendue question n’en finit cependant pas d’être posée et, trois ans plus tard, ce sont des congressistes arrivés à Paris de toute la planète qui s’en emparent. Le 14 juillet 1889, tandis que se déroule, dans une atmosphère festive, la célébration du centenaire de la Révolution et que le président Sadi Carnot inaugure la Tour Eiffel, se tient dans une salle du boulevard Rochechouart le congrès de reconstitution de l’Internationale, cette «assemblée de  voyous » selon la Presse de droite pour qui les « huit heures de travail seulement » ne sont pas d’esprit français mais d’invention allemande selon les élucubrations du « Prussien » Karl Marx. Là aussi, cette imposante réunion, pourtant pacifique, fait peur. Les délégués sont venus de tous les continents, desdiverses tendances du socialisme et comptent dans leurs rangs – premier grand signe d’unité – des représentants de Fédérations syndicales. Parmi les décisions majeures qui furent prises, qu’énumère la motion finale, il faut, dans la ligne de notre propos, souligner celle-ci : Il sera organisé chaque année, à date fixe, une manifestation populaire ayant pour objet le cahier de revendications du congrès.

Restait à choisir la date et, après diverses propositions, ce fut celle du Ier mai qui l’emporta, en hommage aux grévistes des Etats-Unis et des morts de Chicago.

Le premier Ier mai fut donc celui de 189O. Il devait être partout très suivi. Conduite par le fédérateur Jules Guesde, une délégation du premier parti de classe, le parti socialiste ouvrier, présenta au Secrétaire général de la Chambre des Députés la revendication essentielle des travailleurs : « les trois huit » , c’est-à-dire huit heures de travail, huit heures de sommeil, huit heures de loisirs – ou d’éducation. D’éducation ? A nouveau, la Presse réactionnaire se déchaîna : parce qu’ils voulaient, en plus, se cultiver, tous ces malappris ?

Les trois huit ! C’est ce slogan que scandaient, le Ier mai 1891, les participants au défilé organisé à Fourmies, petite cité industrielle du Nord. La France patronale voulait-elle son Chicago ? La troupe était là, en très grand nombre. Feu ! éructa le chef du détachement, le commandant Chapuis. Les fusils partirent, faisant neuf morts. Le plus âgé avait trente-quatre ans, le plus jeune dix ans. Ce dernier, Emile Cornaille, se réfugia, pour y mourir, dans un cabaret voisin, et lorsqu’il se cramponna au comptoir, une toupie sauta de sa poche.

Longtemps, dans les premier mai qui suivirent et avant que ne s’imposât le fragile muguet, furent brandies – armes terribles – des aubépines. C’est que cette fleur était devenue, avec le nom de Maria Blondeau, un grand symbole. Marchant en tête du défilé de Fourmies, ardente, joyeuse, une belle aubépine à la main, elle venait juste de fêter ses vingt ans, l’ouvrière du textile Maria. Les balles l’atteignirent en pleine tête, elle fut littéralement scalpée et sa flamboyante chevelure rousse tourbillonna dans la douce lumière du printemps.

Les manuels nous apprennent que l’aubépine, facile à cueillir sur les buissons (c’était une tradition de Ier mai dans la région du nord) est généralement blanche et appartient à la famille des rosacées. On l’appelle aussi épine de mai.

Retenons cette poésie et que le premier mai qui, depuis les débuts est à tous, revienne à tous, dans une unité complète. L’héritage est un et ne distingue pas entre les héritiers. L’on crie assez souvent : Tous ensemble ! En ce premier mai 2009, il faudra d’autant plus le répéter. Oui, tous ensemble et tous arborant, au moins dans la mémoire, cette blanche rosacée que fit rouge, comme le drapeau, le jeune sang de Maria. Quand aux épines, elles sont réservées aux autres. On sait lesquels. 

Roger Bordier

 

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