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Le
mot « incursion » sert à désigner, dans les derniers
bulletins d’information de France-Culture, les opérations militaires
israéliennes au Liban. Ce mot saisit parce qu’il est original par
rapport au vocabulaire des autres chaînes. D’après Littré, « l’incursion
est une course ; par conséquent celui qui la fait passe seulement
sur le terrain qu’il ravage ». Bien que vieille d’un siècle et
demi, cette définition décrit assez bien l’action d’Israël, sauf
que la « course » viole cette fois l’espace aérien et que
le « ravage » tombe ainsi principalement du ciel.
Littré
renvoie au mot latin « incursio » qu’il traduit par « invasion ».
La consultation du Gaffiot donne « choc , attaque » pour
« incursio », puis « se jeter sur » pour « incursito »
et « fondre sur, attaquer » pour « incurso ». Il
ne faut pas, dit le Dictionnaire analogique, confondre « incursion »
, qui est le fait de pénétrer momentanément dans un domaine qui n’est
pas le sien, avec « irruption », qui consiste à pénétrer de
vive force et à s’installer…
L’aviation
est l’instrument parfait de « l’incursion » puisqu’elle
« se jette sur » son objectif et retourne aussitôt vers sa
base. Les chars , les commandos, l’infanterie, par contre, sont
obligés de faire « irruption » même si, officiellement, leur
commandement n’a pas l’intention de s’installer. L’armée israélienne,
dénommée Tsahal, combine de toute évidence depuis un demi-siècle
« incursion » et « irruption » pour le plus grand
dommage de ses voisins.
L’histoire
de cette période prouve en effet que l’existence et le comportement de
Tsahal font de l’incursion et de l’irruption une méthode
d’intimidation brutale dont l’exercice est sans cesse nourri
d’actions violentes. Cela va du « bouclage » toujours
arbitraire à la confiscation des terres, de la destruction des oliveraies
et des maisons à l’assassinat ciblé, du bombardement des
infrastructures civiles au
bombardement des civils, de l’enlèvement
et de la séquestration des responsables politiques à
l’emprisonnement et à la torture de quiconque a
l’infortune d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Tout
cela au nom d’un droit à l’autodéfense et à la sécurité dont le résultat
est de créer une insécurité générale, non seulement autour d’Israël
mais dans tout le Moyen Orient.
Devant
tant de violences, dont le seul succès est d’en appeler et d’en
rappeler d’autres aux références totalitaires fâcheuses, il semble
que le simple bon sens aurait
dû conduire à demander à la paix ce que ne peut obtenir la guerre. Mais
non, l’Etat d’Israël s’obstine à entretenir l’oppression, la
peur, la menace quand il ne passe pas à des actes qui visent à
terroriser l’ennemi qu’en réalité ils fabriquent. Pourtant, ces
jours-ci, les actes en question atteignent un degré où l’injustifiable
le dispute à la sauvagerie. Une sauvagerie masquée par la technologie
guerrière qui métamorphose les tueries en une affaire inhumaine que les
communiqués qualifient de « dégâts collatéraux ».
L’humanité
a sans doute besoin du contact, de la vision directe ou du face à face
pour que le tueur ait conscience du droit de mort dont il dispose. On peut
croire que tel n’est pas le cas de l’artilleur ou de l’aviateur qui
tirent sur un « objectif », mais comment accorder cette
circonstance atténuante aux généraux, ministres et chef de gouvernement
dont le moins qu’on puisse attendre d’eux est qu’ils sachent
ce qu’ils font ? Quand
on compare l’importance des « dégâts » et la justification
qu’en donnent les responsables israéliens, on se demande ce qui
l’emporte chez eux du mensonge ou du racisme dans leur empressement à
pousser au crime.
Bien
sûr, une bonne partie de leur arrogance dans le déni des faits tient à
l’aide constante et à la conduite exemplaire de leur soutien américain,
qui a si brillamment réussi la démocratisation de l’Irak et de
l’Afghanistan. Les crimes de guerre, la torture des prisonniers, les
massacres changent de nature dès lors qu’on les qualifie de lutte
contre le terrorisme : ils tirent même de cette qualité une sanctification.
Et puis, de toute évidence, les victimes de cette lutte n’ont pas droit
à ce statut : il suffit de vous étiqueter « terroriste »
pour que vous cessiez d’être un humain.
Depuis
des années, et les témoignages abondent à ce propos, on assiste en Israël
à un entraînement au mépris. Au mépris du Palestinien, jour après
jour humilié aux check-points, privé de travail, privé d’eau, d’électricité,
de nourriture, malmené pour un oui pour un non, emprisonné sans
jugement… Encore n’est-ce là que les formes les plus douces d’une
oppression qui n’hésite pas à recourir aux obus, aux bombes, aux
fusillades à Gaza ou au fameux « Mur » qui est en train de
transformer la Cisjordanie en camp de concentration.
La
gravité de la situation ainsi créée s’accompagne de dizaines de morts
avec un fort pourcentage de femmes et d’enfants. Tout cela a été dénoncé
en vain par des articles, des documentaires, des livres, mais rien ne dénonce
la dégradation morale qu’entraîne chez les Israéliens l’exercice régulier
de l’oppression. Si l’artilleur et l’aviateur ne voient peut-être
pas ce qu’ils font, l’oppresseur le voit fort bien quand il laisse des
malheureux attendre des heures durant un passage, quand il enfonce les
portes, casse les meubles, quand il écrase une maison avec son tank ou
son bulldozer, quand il tire sur des enfants. Pour supporter ce face à
face, il faut avoir pratiqué longuement le mépris et même en avoir fait
sa culture. On sait à quel point il faut déshumaniser l’Autre pour le
traiter comme un être inférieur.
Le
gouvernement israélien organise cette déshumanisa-tion et le mépris
raciste qui en découle. Il s’étonne de la résistance qu’il
rencontre dans le temps même où il s’efforce d’en finir avec elle.
D’où ce redoublement de violence, qui prouve un désir de génocide
latent, et la rage de ne pas oser l’accomplir. Cette rage aveugle
monsieur Olmert et sa clique puisqu’elle les fait agir à l’inverse de
l’intérêt de leur peuple également aveuglé par leur propagande.
Ainsi au quinzième jour de la destruction du Liban avec des bombes américaines
dans le but de provoquer le rejet du Hezbollah cause, soit disant, de tout
ce malheur, un sondage révèle aujourd’hui que 87% des Libanais voient
dans le Hezbollah un mouvement de résistance qui les honore.
La
bêtise politique est criminelle : on le voyait en Irak, en
Afghanistan, on le voit hélas en Palestine et au Liban. Le plus accablant
est que cette bêtise ne rencontre aucune opposition dans un Occident qui
se déshonore en lui trouvant des motifs respectables. Les pays arabes ne
font pas mieux mais ils ont l’excuse, grâce encore à l’Amérique,
d’avoir des gouvernements qui sont étrangers aux aspirations de leurs
peuples. Il n’est pas nouveau de traiter de terroristes des mouvements
de résistance, mais les utilisateurs de cette rhétorique apparemment
inusable devraient savoir qu’il est dangereux de précipiter la résistance
dans le désespoir.
L’honneur
n’a jamais été le fort des diplomates et des commerçants, mais il fut
longtemps la règle du jeu des militaires. Quel honneur pourrait-il y
avoir à bombarder une usine de lait, les pistes d’un aéroport civil ou
les immeubles de l’autorité palestinienne ? Il est dommage que
Tsahal et ses généraux n’aient jamais eu à méditer ce vers classique
devenu proverbial : « A vaincre sans péril, on triomphe sans
gloire ». L’honneur d’Israël ne tient plus qu’aux quelques
« refuzniks » qui refusent de massacrer des innocents, mais
pour Tsahal, il est trop tard, cette armée d’élite n’est entraînée
qu’à écraser plus faible qu’elle aussi doit-on la considérer désormais
comme la plus lâche du monde.
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