L’Association des écrivains et artistes révolutionnaires ( A.E.A.R.) s’est reconstituée tout à la fois sur un souvenir, un souhait, une certitude. Souvenir de l’exemple des grands aînés qui fondèrent l’association au début des années trente ; souhait de voir s’opérer une prise de conscience en des lieux – et des milieux – que guetterait, selon certains, la résignation ; enfin, certitude que les moyens de donner à ce monde un vrai visage humain existent concrètement et peuvent, dès maintenant, rétablir ce que, depuis trop longtemps, d’autres masquent, amoindrissent, ou déforment : la confiance. Confiance dans le travail de tous abolissant ce qui les exploite, confiance dans le savoir détruisant ce qui le réduit, confiance dans l’intelligence éliminant ce qui la manipule. S’il est vrai que tout a une fin, nous connaissons celle sur laquelle notre volonté construira, car il ne sera pas toujours possible, contre l’évolution des esprits et l’exigence des besoins matériels, de faire l’économie de choix décisifs, d’évacuer l’inévitable dilemme : changer la société ou changer de société. C’est naturellement dans cette dernière option, et dans aucune autre, que s’inscrivent les visées intellectuelles, l’action pratique, les réflexions et les programmes de l’A.E.A.R.
Utopie ? Oui. Et heureusement. Notre lucidité est là : le mot nous dit que la chose rêvée n’a pas encore eu lieu, non point qu’elle ne peut pas avoir lieu. Sinon, bien des conditions vécues en imagination dans un passé, même lointain, ne seraient pas des résultats tangibles dans notre présent.
Cela dit, nous ne saurions de nos jours ignorer un certain état de mœurs et des combinaisons idéologiques évidemment opposés à nos convictions. Nous ne sommes à cet égard ni naïfs ni complaisants. Au contraire. Pour autant, nous entendons bien aussi ne pas céder à des apparences.
Les apparences, cela se traverse.
Les temps semblent ternes ? Soit. Et après ? L’on ne pourrait dire d’un horizon qu’il apparaît bouché si l’on ne savait précisément que derrière il y a la clarté. C’est cette clarté que nous voulons faire revenir.
Déjà, Gracchus Babeuf démontrait que le seul but concevable pour une société humainement digne de ce nom était, selon ses propres termes, la mise en commun des travaux, des jouissances et des biens. Si elle a pu inspirer diversement depuis des théories, des propos et des actes, la formule n’a pas pris une ride et conserve, aujourd’hui encore, toute son engageante passion et sa pure énergie. C’est que les aléas d’une politique habilement faussée dans son principe et en fait isolée des populations n’ont pas réussi à gommer des projets qui sont ceux d’une vraie Gauche. Pour celle-ci, et donc pour l’A.E.A.R., il s’agit bien d’aboutir à la constitution d’une société sans classe ; bref, de procéder à l’appropriation collective des moyens de production et d’échange.
Pour y parvenir, retrouvons cette confiance dont nous parlons plus haut, car :
Il n’est pas vrai que la révolution (le mot et la chose) ait dans notre époque perdu tout son sens, et dès lors, toute sa raison d’être.
Il n’est pas vrai que la pensée révolutionnaire se soit au fil du temps anémiée au point d’empêcher l’avènement d’une société juste où dominera l’égalité sociale et culturelle.
Il n’est pas vrai qu’une peuple, issu dans ses définitions modernes du dix-huitième siècle, se soit endormi au vingt et unième.
Il n’est pas vrai qu’un certain individualisme ait complètement annihilé la pensée critique, même s’il est incontestable que les médias au service de la classe possédante font tout pour encourager un utilitarisme au jour le jour, générateur d’égoïsme et d’ignorance.
Il n’est pas vrai que les révoltes qui se produisent ici et là ne puissent passer du geste protestataire à la forme édificatrice, autrement dit aux amples contours d’une situation révolutionnaire.
Il n’est pas vrai que le capitalisme, camouflé sottement ou avoué cyniquement, dissimulé ou non derrière des euphémismes, doive être considéré par essence éternel et nécessaire au maintien du lien social, comme s’il s’agissait d’un état de nature – et pourquoi pas d’une morale ?
La morale, la vraie, c’est le peuple qui la dictera, le peuple entier des travailleurs intellectuels et manuels fraternellement unis pour chasser tous ceux qui briment, mentent, volent, accaparent à leur seul profit les richesses communes. Alors, s’étant à lui-même donné rendez-vous, ce peuple-là pourra recouvrer la plénitude ses droits.
Cette force militante ouvrira de nouvelles routes : nous les emprunterons tous ensemble.
Depuis trop longtemps, en dépit de quelques améliorations prudentes, les cadres de pensée et les lieux de culture sont sous le contrôle d’une classe et de représentants patentés qui en émanent. Au demeurant, c’est parfaitement explicable en un monde où la bourgeoisie ne rend compte que d’elle- même, où elle reproduit indéfiniment ses propres moules. Il faut que cela cesse définitivement et que le corps entier de la citoyenneté se prenne en charge. Aussi, l’A.E.A.R. agira-t-elle en liaison étroite avec tous les acteurs de la vie publique, ouvriers, employés, paysans, salariés de tous ordres, en rappelant que les uns et les autres concourent, à travers leurs différentes disciplines et la nature de leurs tâches, au maintien d’une civilisation qui doit maintenant pousser ses valeurs éthiques jusqu’aux valeurs sociales, par-là même confondues. Car la culture est le produit de tous, y compris de ceux qui n’ont pas de culture . Leur permettre aussi de l’acquérir effectivement, voilà qui fera partie des initiatives de l’A.E.A.R.
Dans le mode de vie auquel nous aspirons, l’activité culturelle en général, les arts, les lettres doivent s’exercer naturellement dans une totale liberté. On dédaignera les divers spécialistes ou prétendus experts qui, à leur manière, tendent à régenter ce qui ne saurait l’être. Pas de contrôleurs de la culture, officiels ou non, mais fatalement tous censeurs. Ce qui sera encouragé, c’est le développement d’une vie associative s’adressant à toutes les citoyennes, à tous les citoyens. Chacun sera invité de la sorte à se faire participant actif et non seulement contemplateur passif. Aucun art n’est sacré, aucun n’est tabou ; aucun art n’est hors de terre, aucun ne tombe du ciel. Tout auteur peut vivre son rôle solitaire comme une part de lui-même, certes, mais non sans savoir qu’il est lui-même une part de la cité.
C’est l’activité critique qui fonde la culture vivante, et l’une et l’autre ne sauraient exister pour tous sans que tous, précisément, soient conviés à cet échange. L’on peut donc considérer que la véritable approche, l’approche dynamique, est celle qui recherche le lien entre l’humanisme de la communauté et le langage des œuvres.
Il va de soi que l’A.E.A.R. n’entend pas s’en tenir à des définitions théoriques, pour indispensables qu’elles soient, mais qu’elle veut élaborer un plan concret. Ce plan sera communiqué à tous ceux qui partagent ses vues, en quelque lieu qu’ils se trouvent sur cette planète. En effet, si elle fut fondée en France, l’A.E.A.R. n’en est pas pour autant tributaire des seules caractéristiques d’un cadre national, et d’ailleurs, dès ses débuts, c’est dans le sens d’un universalisme qu’elle est allée, c’est dans une perspective hors frontières qu’elle s’est placée. Cette position reste inchangée : elle se sait avant tout empreinte d’une grande pensée libératrice.
Si le domaine intellectuel est prioritairement le nôtre, il ne saurait être le seul. Loin de là. Comment y vivons-nous ? Rappelons-le : ni préciosité dans la tour d’ivoire, ni représentation excessive au dehors, rien qu’une vérité d’homme parmi les hommes et d’abord celle-ci : la politique n’est de personne le droit exclusif, de personne le métier, de personne la preuve d’aptitudes particulières. Et pourquoi pas génétiques ?
Ce que l’on nomme libéralisme, état de droit, économie de marché et ainsi de suite, toute cette quotidienne mystification a besoin de remparts. Ce remparts seront un jour renversés sur ceux qui les ont bâtis. Pourquoi ? Parce que le cri lancé il y a plus d’un siècle par Eugène Pottier : C’est assez languir en tutelle , ce cri-là à gardé toute sa prometteuse jeunesse. Cette jeunesse vit en notre actualité, elle y est un signe de ralliement, une santé, un entrain, une présence tonique, un visage du futur et ce qui favorisera notre contribution, avec les moyens qui nous sont propres, à la création d’une Internationale révolutionnaire des peuples.
Trop de puissances, financières ou autres, trop de commandements, de hiérarchies, d’évictions, de distinguos se présentent comme des soutiens, sans cesse renforcés, de l’ordre capitaliste.
De cet ordre qu’il faut absolument abattre afin que le monde respire : le souffle de l’A.E.A.R. passe avec d’autres en cette respiration.